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Bernard Chalopin, résistant pour toujours

Nous avons rencontré l’ancien résistant Bernard Chalopin afin de réaliser son portrait paru dans la rubrique « Rencontre » du magazine municipal Espaces de novembre/décembre. Son histoire personnelle côtoie la grande et son témoignage sur sa participation au maquis de Lorris est riche et précieux. C’est la raison pour laquelle nous complétons ici le récit décrit dans Espaces.

L’installation du camp

« En attendant que le maquis soit créé, les résistants ont rassemblé le matériel : les véhicules, l’essence. Dès que les premières armes ont été parachutées au  printemps, nous avons suivi une préparation militaire pour apprendre à manier les armes et les explosifs. Ça se faisait chez nous, le soir, la nuit. Vingt-et-un jeunes instructeurs de Saint-Cyr sont devenus nos chefs de groupes, répartis dans les villages alentours. »

« Le sanglier sort du bois »

Cette expression est associée depuis 75 ans au maquis de Lorris. Mais comment est-elle née ? « Les sangliers sortent du bois correspond au premier contact entre le poste émetteur/récepteur du maquis et Londres », explique Bernard Chalopin. C’est le message utilisé pour organiser le premier parachutage destiné au maquis.

Depuis, le sanglier est devenu l’emblème du maquis de Lorris. Il est associé au pistolet-mitrailleur Sten, symbole de la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale.

L’évolution du maquis

« Ce maquis était prévu pour une compagnie de 150 mais on était dès le départ 200. Le maquis de Vitry-aux-Loges a été attaqué en juillet et est venu compléter le maquis de Lorris. Un jour, un avion de reconnaissance allemand a survolé la zone du camp. Nous avons décidé d’aller à un kilomètre plus au sud, au Ravoir. Début août, c’est au tour du maquis de Chambon-la-Forêt d’être attaqué et de nous rejoindre. Enfin, quelques jours avant que les Allemands attaquent notre maquis, 150 jeunes de Lorris – pas encore entraînés – s’étaient mobilisés. Au total, nous étions environ 600. »

Le quotidien dans le camp

« Tous les matins à 8 h, c’était rapport et prise d’armes sous la branche d’un arbre à laquelle nous avions hissé un drapeau bleu blanc rouge cousu avec des morceaux de parachute. Le Capitaine Albert nous racontait les opérations de la nuit précédente et indiquait celles à venir la nuit suivante. On ne connaissait jamais la nature exacte de l’opération avant de partir. En journée, nous préparions les explosifs et les armes parachutés. Il fallait les remettre en état de marche et les nettoyer. C’était un travail minutieux qui nous prenait du temps. Chaque parachutage, c’était 15 containers de 2 mètres de haut. Et puis il y avait aussi les corvées d’épluchage de pommes de terre ou de choux pour les repas ! Il n’y avait pas de frigo pour conserver la viande, elle était disposée dehors sur des grandes toiles… Il y avait peut-être une centaine de personnes qui nous soutenaient depuis l’extérieur et prenaient beaucoup de risques : certains nous apportaient de la nourriture, d’autres soignaient les blessés… Les nuits, nous les passions sous des tentes fabriquées avec des voiles de parachute assemblées autour d’un arbre. Nous étions tellement à l’étroit qu’une fois couchés, nos pieds se touchaient… »

L’affaire Solterre

Bernard Chalopin a joué un rôle dans l’affaire Solterre, qui devait, en cas de réussite, déboucher sur l’arrestation de l’officier allemand commandant les forces d’occupation de toute la région.

Un matin, le capitaine le demande : « Appelez-moi Tony ! ». Il doit être 6 h. « Tu connais Montargis ? Tu sais où est La Poste ? » Le jeune Tony répond que oui, même si en vérité, il ne situe pas vraiment La Poste… Rappelez-vous, il est agent de liaison. Le capitaine lui donne pour mission de poster une enveloppe adressée au Feldkommandant d’Orléans, von Uckermann, qui contrôle les forces d’occupation de la région. Étrange… Le capitaine le prévient : « Il faut absolument que le courrier parte avant 9 h 30. Si tu te fais arrêter, tu dis que c’est une dame blonde en panne de voiture qui t’a remis cette lettre ». Il s’exécute et parcourt le plus rapidement possible les 20 km qui le séparent de Montargis… Une fois cette mission accomplie, le jeune Bernard Chalopin prend une liberté : déjeuner chez sa famille à Montereau et rendre visite à sa petite copine. À son retour au camp à 19 h, il frôle le conseil de guerre ! On le met en garde : si le maquis est attaqué dans les sept jours, c’est qu’il a parlé. Heureusement pour lui, l’attaque n’a pas lieu dans les sept jours mais malheureusement pour le maquis, elle a lieu quand même, le 14 août.

Ce n’est que plus tard que Bernard Chalopin apprend le contenu de la lettre… Elle est signée de la main de celle que l’on surnomme « la belle Annick » ou encore « la grande blonde », qui sera jugée après la guerre pour sa collaboration avec les occupants nazis. La fameuse dame blonde… Arrêtée par les résistants du maquis de Lorris, elle est l’amante de von Uckermann à qui, dans le courrier transmis par Bernard Chalopin, elle donne rendez-vous au château de Solterre le 7 août. Le jour-J, tout est prêt, les maquisards sont en place pour capturer von Uckermann. Sauf que rien ne se passe comme prévu. Par un malheureux concours de circonstances, une fusillade éclate, obligeant les maquisards à abattre l’officier. L’opération est un échec.  

L’attaque du maquis

« Des tirs ont éclaté à 8 h. D’abord quelques coups de feu puis des tirs en rafale. Ils provenaient du carrefour d’Orléans – aujourd’hui carrefour de la Résistance - à 3 km de là, que les Allemands avaient encerclé. Bien que blessé de deux balles, Albert Paul, agent de liaison du colonel O’Neill basé à Vitry-aux-Loges, est venu donner l’alerte au maquis et chaque groupe s’est mis en position autour du carrefour. Les Allemands ont envoyé des colonnes dans tous les axes et à partir de 14 h, ils ont pilonné avec des mortiers, en tirant des centaines d’obus pour nous faire peur. Ensuite, l’attaque de front a commencé. Il ne fallait en aucun cas se retirer sans ordres. On voyait passer les Allemands à 300-400 mètres mais il nous était interdit de tirer. Ils nous ont contournés pour aller à un camp annexe où stationnaient les véhicules. Quand ils ont vu qu’ils ne réussissaient pas à détecter le maquis, ils ont mis le feu à la forêt et sont partis. On s’est replié pour éviter d’être grillés et le feu s’est arrêté à la route du Ravoir. Une partie du maquis est allée en direction d’Ouzouer-sur-Loire et l’autre à Bouzy-la-Forêt. Côté Ouzouer, les trois derniers camions ne sont pas passés, il y a eu cinq morts. Nous sommes restés en forêt deux jours, sous la pluie, et avons rejoint le PC du colonel O’Neill le 16. »

Cinquante hommes ont péri ce jour-là. Des victimes civiles sont également à déplorer.

Bernard Chalopin se demande encore aujourd’hui « pourquoi les Allemands ont attendu si longtemps pour attaquer le maquis ? » d’autant qu’il dénombre deux dénonciations, l’une d’un dénommé Rebourg et l’autre d’une femme de Lorris.

Le passé toujours présent

L’ancien résistant n’a jamais oublié le maquis. « Ça reste à vie », confie-t-il. « Je m’y vois encore quand j’en parle. » Il a été président de l’Association des anciens du maquis de 1985 à 2003 et a participé à la création du musée de la Résistance de Lorris dans les années 80, transféré depuis au Département du Loiret.

Depuis trente ans, il  s’attache également à transmettre son expérience de la Résistance aux plus jeunes, dans les collèges et lycées de la région. « Ils posent des questions intéressantes et pertinentes », dit-il. Parfois, parler est difficile et « Il y a des questions que je ne supporte pas, surtout celle-ci : combien d’Allemands avez-vous tué ? Vous savez, celui qui tire est toujours celui qui a raison ».